mardi 8 août 2006
MEMENTO MORI
Dans un lycée coréen, une jeune fille, Minh-Ah, découvre le journal intime de deux amoureuses et pénètre peu à peu dans leur intimité. D'abord amusante, la lecture du livre secret devient captivante. Habitée par la curiosité, la lycéenne décide de suivre les traces du couple lesbien puis perce, au fil de ses étranges pérégrinations, une révélation bouleversant son univers d'adolescente.
Et le Verbe fut...
L'on raconte que l'expression Memento Mori (signifiant littéralement Souviens-toi de la mort) était prononcée dans les rues romaines, à l'occasion du retour triomphal d'un général. Les deux mots visaient à rappeler à l'être victorieux l'existence d'une roue de la fortune, prête à acheminer ce dernier vers la mort malgré son exploit guerrier. Plus tard, cette pensée fut reprise par le christianisme pour exprimer la vanité de l'homme et donna naissance à un genre pictural, trouvant l'un de ses représentants en la personne de Hans Holbein. Et quelques siècles plus tard, l'expression fut encapsulée à l'aide d'une plume, dans le journal intime de deux Coréennes : Hyo-Shin et Shi-Eun.
Garni d'une pléthore de photographies, de coeurs fléchés, de fenêtres, de tirettes, de cocottes, d'anamorphoses et riche en couleurs acidulées, leur livre est l'objet sur lequel se focalise la caméra de Kim Tae-Yong et de Min Kyu-Dong. Il contient non seulement les confessions de l'adolescence mais renferme également les secrets des deux homosexuelles qui, évidemment, doivent taire leur amour sous peine d'être conspuées par leurs compagnes d'étude.
Le journal est un objet phare du drame. Il est tout d'abord la métaphore de l'amour des deux jeunes filles. Elles y couchent par écrit leurs pensées, leurs sentiments et conjuguent sur les pages colorées les verbes aimer, sentir et embrasser.
Outre cette fonction métaphorique, le journal a pour but de suggérer le topos suivant : l'univers est un livre énigmatique. Les gros plans sur les yeux des personnages étayent constamment cette pensée. L'oeil ouvert évoque un rite d'initiation aboutissant à la connaissance du fameux Memento mori.
Mais, comme tout cheminement initiatique, celui-ci n'est pas exempt de blessures. Min-Ah en fait malheureusement l'expérience à ses dépens. De ses yeux avides, elle parcourt le journal qui l'entraîne dans un monde semblable à celui d'Alice, personnage de Lewis Caroll. Tandis que la première lisait une inscription lui prescrivant un remède (un simple bonbon), la seconde découvrait une bouteille accompagnée d'une petite étiquette lui ordonnant de s'abreuver d'un liquide magique. Min-Ah suit ensuite les deux homosexuelles en filature telle Alice qui courait après le lapin blanc. C'est alors qu'elle s'introduit, non pas dans un monde souterrain, mais dans les couloirs, les alcôves et sur le toit d'une école où elle se trouve confrontée à un Verbe autant pessimiste qu'éclaireur : Memento mori. La mort est latente en chaque être mais le vécu, l'amour et l'euphorie doivent la précéder.
La Ballade de la geôle coréenne
Le drame se déroule dans un lycée, lieu d'apprentissages théoriques mais aussi de découvertes sensorielles étant donné l'âge pubère des élèves. Le long métrage convie à un voyage où sont, tour à tour, explorés le goût, l'odorat, le toucher, l'ouïe et la vue. Hyo-Shin et Shi-Eun explorent une relation saphique avec la candeur de l'adolescence
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Mais les lycéennes ne vivent pas dans un univers édénique et, loin de s'épanouir, celles-ci sont enfermées dans une geôle où l'atmopshère est infestée par un passé macabre comme le dénote l'incipit du film correspondant à une sinistre ballade (Le premier jour, une fille est morte la tête vidée. Elle s'était peut-être souvenue de la vérité. Le deuxième jour, une fille est morte les jambes mutilées. Elle s'était peut-être rapprochée de la vérité. Le troisième jour, une fille est morte les oreilles coupées. Elle avait peut-être entendu la vérité, etc.).
Le quotidien des élèves est certes traversé par des moments comiques, mièvres et réjouissants mais il se résume le plus souvent à des niaiseries, rosseries et turpitudes en tout genre. Prisonnières d'un conformisme, elles tentent de se mouvoir dans un monde clos mais surtout à la béance flagrante et vertigineuse. Les adultes ne sont que des référents de pacotille. M. Goh n'est qu'un professeur pitoyable, noyant comme une larve son chagrin dans l'alcool. L'une de ses élèves, Ji-Won, lui reproche son manque de cohérence et de franchise. Rien à espérer non plus du côté du prof de bio larguant des inepties pachydermiques à son auditoire féminin à propos du spermatozoïde (Pour cette cellule reproductrice mâle, l'important, c'est pas de bien vivre, mais de bien mourir). Agnès, personnage moliéresque de L'Ecole des Femmes était autant informée, cloîtrée dans son couvent, que les lycéennes coréennes en matière de sexualité... L'univers des jeunes filles est lacunaire : Il n'y a personne, il n'y a n'importe qui, selon Hyo-Shin, ajoutant La vérité est mensonge. Le mensonge est vérité. C'est avec une parfaite et cruelle clarté que ce chiasme grammatical signifie le désarroi et l'emprisonnement des adolescentes dont la plupart est condamnée à l'état de chrysalide. La preuve : Hyo-Shin prend son envol mais s'écrase aussitôt, au moment même où l'un des professeurs mesure les lycéennes parvenues à l'apogée ou plutôt au commencement du déclin de leur croissance...
A l'ombre des jeunes filles en pleurs
Hyo-Shin et Shi-Eun sont en pleine découverte de la sexualité. Volupté, magnétisme et frêle beauté sont omniprésents dans le film comme dans celui de Sofia Coppola (Virgin Suicides). Le front doux et lisse, les deux amoureuses croient en l'amour ad vitam aeternam. Elles vivent leur relation sur les cimes, sur le toit du lycée, savourant l'atmosphère comme une liqueur divine, dans le bleu cristal d'une journée en apparence bien calme. Mais, à l'image de la narration éclatée, leur passion saphique vole en éclats. Le couple est hélas torturé par l'intolérance de tout l'établissement, reflet d'une société qui ne cultive que standardisation et rejet envers tous ceux et celles qui s'y soustraient. Les camarades de classe sont coupables. Elles ont beau lavé et relavé leurs mains pour effacer de leur conscience leur faute, leur mépris à l'égard de l'homosexualité ou leur lâcheté face à l'exclusion. Mais leurs ablutions sont vaines de même que le furent celles de Lady Macbeth. Comme dans une chasse aux sorcières, les lycéennes ont vilipendé les amoureuses et ont été les horribles bâtisseuses du sarcophage de Hyo-Shin. Le bonheur homosexuel n'est qu'une immense utopie et l'union de deux êtres saphiques ne peut qu'engendrer une apocalypse. Les lesbiennes ne sont considérées que comme des réprouvées.
Leur amour ne peut survivre aux anathèmes et se déchire à l'instar des pages fragiles d'un journal qui, tel un grimoire, détend des formules enchanteresses mais aussi de très lourds secrets. La rupture ne se consomme pas dans le mutisme : le chaos triomphe dans le lycée au cours d'un dénouement rappelant Carrie au bal du diable (Brian de Palma). Puis le retour au calme avec un magnifique plan final.
Memento mori est un drame sublime, doux-amer et où les êtres sont toujours confrontés à leur fragilité. Cette condition chétive confère au film finesse et sensibilité. Maintes récompenses ont été décernées au long métrage de Kim Tae-Yong et de Min Kyu-Dong. Les rôles étaient interprétés par des actrices amatrices qui ont donné leurs lettres de noblesse aux films mettant en scène l'univers des adolescent(e)s.
Sortie : mai 2002
Distribution : Park Yeh-Jin, Lee Young-Jin, Kim Min-Sun, Kim Min-Hee, Gong Hyo-Jin, Paik Jong-Hak
Réalisateurs : Kim Tae-Yong et Min Kyu-Dong
Scénario : Kim Tae-Yong et Min Kyu-Dong
Photographie : Kim Yoon-Soo
Musique : Cho Sung-Woo
Production : Lee Choon-Yun
Genre : Drame
Durée : 95 minutes

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